Le Parlement veut mettre un terme à l’extravagance des monuments funéraires qui rivalisent de grandeur dans les cimetières arméniens. Des familles pauvres s’endettente et préfèrent consacrer tout l’argent aux funérailles plutôt que d’acheter des médicaments à leurs proches malades. Le cimetière d’Erevan ne cesse de s’étendre, menaçant la ville toute entière.
Un géant de marbre à l’air triste qui côtoie un buste en marbre de trois mètres de haut sont des spectacles courants dans les cimetières arméniens. Extravagance qui coûte de 60 000 à 80 000 dollars, une somme fantastique dans un pays pauvre comme l’Arménie. « Beaucoup de gens viennent nous voir et disent : nous sommes prêts à vous donner 500 dollars de plus si le buste de notre cher disparu domine tous les autres », raconte Sargis Khojolan un sculpteur de monuments funéraires.
La compétition fait aussi partie de la pression sociale et de la tradition dans un pays chrétien de longue date.
Une artiste se rappelle qu’il n’y avait pas d’argent pour payer le traitement d’une jeune mère morte d’un cancer, mais que la famille a réussi à emprunter 10 000 dollars pour les obsèques et la tombe. « Cet argent aurait permis à cette femme de vivre plus longtemps et de souffrir moins, mais ce n’était pas la priorité pour ses proches ». Les obsèques ont été faites comme il fallait, mais la famille est endettée pour de longues années.
Le Parlement est si inquiet de ce penchant pour les fastes mortuaires qu’il vient de passer une loi, fin février, qui vise à réduire les dépenses à des dimensions plus modestes et aussi à réduire la taille des terrains achetés pour les tombes.
Selon la tradition arménienne, plus la cérémonie est luxueuse, plus grande est la tombe, plus magnifique la pierre tombale, et plus, aux yeux de l’opinion publique, le cher disparu a été respecté par les siens. Vladimir Badalian, le député qui a rédigé la nouvelle loi veut mettre un terme à « cette frénésie d’acheter des monuments funéraires si beaux et si coûteux ».
Selon Razmik Harutiunan, un responsable de la compagnie de pompes funèbres Ritual Services for Citizens, « les chiffres montrent que les cimetières d’Erevan occupent 5 % de la superficie de la ville. En réalité, le chiffre est au moins le double ». Pour lui, si les choses continuent à ce « train d’enfer », les cimetières vont occuper la moitié de la ville.
Cela n’arrivera pas si la loi est appliquée correctement, car celle-ci précise que l’on doit accorder à chaque tombe individuelle 2,5 m2, et qu’un caveau familial ne doit pas dépasser 12,2 mètres2. Ces tombes à la superficie strictement réglementée seront attribuées gratuitement.
Selon l’ancien système, l’achat d’un emplacement était bon marché, environ 26 dollars, mais le règlement n’indiquait pas pour quelle dimension, aussi les prix variaient considérablement. Un emplacement mesurant 5 ou 6 mètres carrés dans la capitale Erevan pouvait coûter une somme de l’ordre de 1000 à 6000 dollars et la situation était déterminante, un emplacement à l’entrée du cimetière etait reconnu comme un lieu de grand prestige.
En dehors des grandes villes, les prix étaient plus abordables et un emplacement coûtait entre 30 à 50 dollars, et rien du tout dans les villages. Aussi, les gens choisissaient leur place au cimetière selon leurs moyens.
Aida Aghasian , un habitant d’Etchmiadzin, se rappelle comment « un de ses amis à qui l’on avait demandé une somme folle était revenu au village pour enterrer son père dans la tombe de sa mère. Et beaucoup de gens font comme cela ».
La loi va aussi interdire la vente d’articles funéraires dans des lieux non accrédités. Dans une des rues principales d’Erevan, Nar-Dos, les cercueils de toutes tailles et avec toutes sortes de garnitures sont exposés dans la rue. Beaucoup de gens évitent de passe dans cette rue s’ils le peuvent. « La loi va interdire de vendre des articles funéraires n’importe où, cela met les gens mal à l’aise. Ces choses devraient être vendues en-dehors de la ville ou dans des boutiques spécialisées avec des vitrines teintées ou avec des rideaux », explique Vladimir Badalian.
L’article de la loi qui prévoit la construction d’un funérarium va certainement provoquer la polémique car cela va à l’encontre de la tradition. Le gouvernement a déjà prévu les fonds pour sa construction. L’idée est de mettre un terme à l’extension des cimetières. « Un terrain de dix hectares et un mur du souvenir peuvent satisfaire à la demande pour plusieurs années. Nous n’avons pas besoin de plus », affirme Vladimir Badalian qui tient beaucoup à ce projet.
Mais l’idée de brûler un corps au lieu de l’enterrer est choquante pour l’opinion publique, surtout pour l’Eglise évangélique arménienne. « L’Église est contre l’incinération. Notre Seigneur a dit : tu est poussière et tu redeviendras poussière. Quand nous brûlons un corps, nous nous mettons en travers du chemin de la divine Providence », martèle le Père Hakob Khachtrian, prêtre de l’église de Saint Sargis. Pour ce prêtre, la solution est tout simplement d’empêcher les gens de construire des monuments gigantesques.
Vladimir Badalian pense que les gens se feront à cette idée, cherchant le bien des vivants, plutôt que celui des morts. « Les vergers du quartier de Shahumain à Erevan étaient célèbres pour leurs fruits, mais on les a transformés en cimetières, il y a 7 ou 8 ans. Dans cent ans, il faudra se promener dans les cimetières ! Ce que je veux, c’est plus de vergers et d’espaces de jeux dans ma ville »...
Cette surenchère des pompes funèbres en Arménie est certes regrettable, car le plus important, c’est d’aimer ses proches quand ils sont en vie. Mais il s’agit peut-être aussi d’un problème philosophico-culturel, propre au Caucase (simple hypothèse que j’émets). En effet, il me semble que dans cette région du monde, la perception de la mort est restée plus proche de celle qu’on avait par exemple dans l’Antiquité que de celle qui existe en Occident, où il y a de nos jours un véritable déni de la mort.
Mais cela devient grave quand la mort prend plus de place que la vie. Il faut trouver un équilibre entre le respect dû aux morts et la vie qui doit continuer. Dans les pays d’Europe occidentale, on a tendance à ignorer ses morts : on ne va plus au cimetière, par exemple, ou bien personne ne se manifeste quand un vieillard meurt seul, isolé de tous, dans une grande ville. Alors qu’en Arménie, c’est l’inverse, puisqu’on y fait des excès en faveur des morts. L’idéal est donc de trouver un juste milieu.