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Opinions
L’augmentation des tarifs du gaz russe : une décision politique ? Oui, mais...
Par Julien Zarifian, Institut français de géopolitique, Université Paris 8

Quelques semaines après qu’elles aient eu lieu, il est encore difficile d’expliquer les trois déflagrations sur le réseau de gazoducs du sud de la Russie, qui ont empêché, quelques jours, tout approvisionnement en gaz de la Géorgie et de l’Arménie. Alors que Gazprom avait imposé au pays du Caucase une hausse franche des prix de son gaz quelques semaines auparavant, les explosions ont mis une nouvelle fois en évidence la dépendance énergétique des républiques ex-soviétiques envers Moscou. Du reste, tandis que l’Arménie piochait déjà dans ses réserves nationales de gaz, une ligne électrique a aussi été coupée du fait de ces explosions, privant la Géorgie de 25% de sa provision habituelle en électricité.

Alors que la tension semble être quelque peu retombée autour de ce dossier, au combien crucial, et que les divers pays concernés sont de nouveau alimentés normalement en gaz, il semble plus que jamais nécessaire de revenir sur ce dossier et en particulier sur les raisons des hausses de tarif envers l’‘étranger proche’ russe, ainsi que sur leurs tenants et implications géopolitiques

La plupart des analystes qui se sont penchés sur ce sujet ces dernières semaines sont arrivés à la conclusion suivante : la Russie augmente les prix du gaz des pays qui s’éloignent, peu à peu, de sa sphère d’influence traditionnelle, dans le but, en quelque sorte, de les ‘punir’. Cette conclusion s’appliquait tout à fait à la Géorgie, la Moldavie, et surtout à l’important marché que constitue l’Ukraine (la Géorgie et l’Ukraine ayant manifestement quitté le giron russe à renfort de ‘révolutions’ colorées, se rapprochant de l’UE et surtout des Etats-Unis). Dans le même temps, la Biélorussie, très proche du Kremlin, ne connaissait aucune augmentation. Suivant cette même logique, certains annoncent que la Russie aurait elle-même saboté ses gazoducs dirigés vers le sud, procédant à des explosions sur ces derniers, dans le but d’affaiblir encore plus un des pays sus-cités, la Géorgie.

Mais il se trouve que les vives tensions autour de cette question, notamment celles entre la Russie et l’Ukraine, ainsi que, il y a quelques semaines, les craintes des pays d’Europe de l’ouest de voir leur approvisionnement en gaz russe menacé, ont quelque peu empêché une analyse poussée de cette affaire.

L’argument politique, présenté plus haut, est certes tangible, mais ne résiste pas totalement à un examen plus exhaustif de ces hausses des prix du gaz. En fait, il apparaît que la Russie, via Gazprom, a augmenté les tarifs à tous les pays de son ‘étranger proche’ concernés, et pas uniquement à ceux coupables ‘d’infidélités’. En outre, force est de constater que les hausses des prix s’accompagnent souvent de volontés affichées d’acquérir le réseau même de distribution, ou certains gazoducs, des pays ou régions en question.

Seule la Biélorussie a vu ses tarifs se maintenir, mais au prix d’un compromis souvent tu et finalement assez ambivalent pour Minsk : Gazprom va vraisemblablement contrôler tout le réseau de transport du gaz de ce pays [1], qui doit prendre à sa charge, du reste, la rénovation d’une partie importante de ce réseau.

Mais surtout, c’est le cas de l’Arménie qui laisse le plus dubitatif. Allié relativement incontesté de la Russie, le petit Etat caucasien voit lui aussi ses prix augmenter : Gazprom a décidé de multiplier par deux les tarifs pour les trois Etats caucasiens. Le prix passe ainsi, pour ces derniers, d’environ 60 dollars à 110 dollars les 1000 m 3. Or, si cette hausse peut sembler ‘cohérente’ et ‘logique’ dans le cas de l’Azerbaïdjan de Ilham Alyiev et de la Géorgie de Mikhaïl Saakashvili, ces deux pays ayant à maintes reprises et de diverses façons manifesté le souhait de s’éloigner de Moscou, les dirigeants arméniens acceptent assez mal d’être mis au même niveau que leurs voisins transcaucasiens. Contrairement à Bakou et Tbilissi, Erevan n’a jamais manifesté le souhait d’intégrer l’OTAN, et est partie prenante des initiatives de Moscou que sont la CEI et son bras militaire, l’OTSC (Organisation du Traite de Sécurité Collective, comprenant la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan). Maintenant sur son sol des troupes russes, l’Arménie, c’est à dire la plupart des dirigeants arméniens, le président Robert Kotcharian en tête, ainsi qu’une grande majorité des citoyens (si l’on en croit les sondages), considère la Russie comme un pays ‘ami’ et un allié. Les coopérations économiques, mais aussi culturelles, sont au reste assez fortes. Ce sentiment d’amitié et d’intérêts communs est d’ailleurs partagé par les dirigeants russes, comme le laissent entendre leurs fréquentes visites à Erevan. A titre d’exemple, cette année 2006 sera l’année de l’Arménie en Russie, tandis que l’année dernière 2005, c’est l’Arménie qui célébrait le ‘grand-frère’ russe...

Pour revenir aux explosions de janvier, l’hypothèse d’un sabotage de la Russie de ses propres gazoducs, qui, tout en gênant manifestement la Géorgie, mettrait une nouvelle fois l’allié arménien dans une situation délicate, paraît dans ce contexte assez surprenante. A l’heure où Moscou montre clairement son intérêt pour les Proche et Moyen Orients en invitant les dirigeants du Hamas, au pouvoir en Palestine, à Moscou, l’Arménie, dont la position géostratégique n’est occultée par aucun des grands acteurs régionaux devrait plutôt être ménagée par le Kremlin...

Certes Erevan mène une politique étrangère de complémentarité, qui ne néglige aucun partenaire, mais le caractère particulier des relations avec la Russie ne fait aucun doute. R. Kotcharian l’a à nouveau affirmé lors de ses vœux au peuple arménien pour l’année 2006, tandis que Vartan Oskanian, ministre des Affaires étrangères expliquait que « l’augmentation du prix du gaz russe ne devrait pas affecter sérieusement les relations stratégiques de son pays avec la Russie » [2].

L’Arménie, allié reconnu et effectif de la Russie se verrait facturer le gaz au même prix que ses deux voisins proches des Etats-Unis et quasiment au même prix que les pays baltes, membres de l’UE ainsi que de l’OTAN, qui ne payeront les 1000 m3 ‘que’ 120 dollars... Dans le même temps, la Moldavie, réputée distante de Moscou, est parvenue à obtenir de cette dernière les 1000 m3 à 110 dollars, contre les 160 prévus initialement...

Ainsi, bien que ce dossier soit en constante évolution, que les prix puissent encore varier et, partant, modifier les conclusions que l’on peut aujourd’hui tirer, l’équation apparaît beaucoup plus complexe qu’elle ne pouvait le sembler au départ. Si les tenants politiques des décisions des hausses tarifaires ne doivent pas être occultés, il semble qu’ils doivent être réexaminés. En outre, il s’avère maintenant clair que cette hausse n’est pas que politique, du moins au sens ou ‘politique’ était entendu par la plupart des observateurs. Le paramètre économique doit aussi être pris en compte et totalement intégré à la réflexion. La manne financière récoltée par Moscou grâce à ces augmentations ne peut être négligée. Un ‘auto-sabotage’ de son propre réseau, outre la décrédibiliser au niveau international, ne semble pas avoir d’intérêt économique sérieux pour la Russie.

Enfin, n’oublions pas que c’est Vladimir Poutine lui-même qui a mis en avant, il y a quelques années déjà, l’‘économisation’ de la politique étrangère de son pays, insistant sur le fait que la CEI devait aussi et surtout ‘rapporter’.

Notes

[1] « Gazprom travaillera selon les principes du marché avec tous les partenaires étrangers sans exceptions », RIA Novosti, 10 décembre 2005.

[2] François, Renaud, « Arménie : l’aide américaine vaut bien une messe. Le gaz russe aussi ! », www.caucaz.com, Dépêche publiée le 20/01/2006, d’après Armenialiberty.org, RIA Novosti, Armenews.com et Panarmenian.net.

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