La région pauvre, isolée et agricole de Javakhéti est sinistrée depuis la fermeture de la base militaire russe, qui était le principal employeur du secteur. Le Président géorgien Saakashvili avait promis que l’armée achèterait en priorité ses produits alimentaires auprès des agriculteurs arméniens de la région, mais ceux-ci attendent toujours, et continuent de prendre le « train des pommes de terre », pour essayer d’écouler leur production à Tbilissi.
Traduit par Jacqueline Dérens
Le petit train glacé était vide, mais il s’est vite rempli de pommes de terre et de ceux qui les portaient. Deux hommes sont montés avec de lourds sacs, puis le couloir et le le wagon se sont remplis de sacs. Quand le train a démarré, les propriétaires se sont hissés sur le tas de sacs dans le petit espace entre le haut du tas et le plafond.
Le petit train avec ses deux wagons seulement fait la navette trois fois par semaine entre Ninotsminda et Tbilissi, d’avril jusqu’à la fin décembre. Il transporte du fromage et du poisson, mais sa cargaison principale est faite de pommes de terre qui sont l’ordinaire de l’alimentation de la population arménienne de la région de Samtskhe-Javakheti.
Le train est la seule façon pour les producteurs de pommes de terre de vendre leur récolte. Les trois premiers mois de l’année le train est bloqué par la neige, les routes aussi, et ces dernières sont en si mauvais état que le transport par la route ne serait pas rentable.
En septembre dernier, l’espoir de voir disparaître toutes ces difficultés est né avec la visite dans la région du Président Mikhail Saakashvili qui a annoncé que la production totale de pommes de terre, de viande de bœuf et de produits laitiers de la région serait achetée par l’armée de Géorgie.
Quand on a demandé ce que le gouvernement avait l’intention d’acheter, le Président Saakashvili a répondu, au cours d’une réunion publique dans le district de Ninotsminda : « Tout ce qui est produit dans la région de Javakheti, et cela ne sera pas assez pour l’armée géorgienne ». Un peu plus tôt, à Tbilissi, il avait promis que « pas un de nos concitoyens de nationalité arménienne ne resterait pas sans ressources ». L’inquiétude concernant la situation de l’économie locale s’était amplifiée avec la fermeture de la base de l’armée russe à Akhalkalaki qui employait de nombreux habitants de la région.
Après la visite du Président, le ministère de la Défense avait aidé à mettre en place des points de collecte des produits locaux. Les soldats avaient mis leurs véhicules à la disposition des agriculteurs pour apporter leurs produits à ces points de collecte. Des listes d’agriculteurs prêts à vendre leurs produits avaient été dressées.
Toutefois, le ministère de la Défense avaient refusé de répondre aux questions des journalistes qui voulaient savoir quelle quantité de la récolte l’armée avait l’intention d’acheter et à quel prix, se contentant d’un évasif « un plan est en cours d’élaboration ».
Quand l’armée a finalement commencé à acheter en novembre, la plupart des récoltes n’ont pas été vendues. Les statistiques officielles ont confirmé que la région de Javakheti avait produit 30 fois plus de pommes de terre et 210 fois plus de lait que les 20 000 hommes de l’armée géorgienne ne pouvaient en consommer.
Au grand désespoir des habitants. « J’avais déjà commencé à faire des calculs, à faire un plan pour rembourser mes dettes, pour acheter des choses, et ma femme et moi, on se disait que c’en était fini des soucis, qu’avec la prochaine récolte, on pourrait commencer à faire des économies », se lamente Misha Putulian, un paysan du village de Khojabeg. « Que s’est-il donc passé ? D’abord on nous a annoncé qu’ils allaient acheter mille tonnes de pommes de terre, et puis on a appris petit à petit que cette année l’armée n’avait besoin que de 125 tonnes. Et pour finir, ils ont tout acheté ailleurs et ils nous ont oubliés ».
« Nous sommes une entreprise commerciale. On nous dit d’acheter 125 tonnes et nous les avons achetés aux premiers arrivés. Les listes ne servaient à rien. Il y avait dessus les noms de gens qui habitent dans des villages si reculés que nous aurions perdu de l’argent à aller là-bas et à ramener les produits », explique Jumber Lomidze, responsable des achats pour l’armée.
Selon Nana Intskirveli, porte-parole du ministère de la Défense, l’armée a acheté 240 tonnes de pommes de terre et 35 tonnes de viande de bœuf dans la région l’an dernier. Mais elle a ajouté qu’il y avait un projet pour acheter hui fois plus de ces produits de la région en 2006. « Les gens ont eu des espoirs infondés. C’est un résultat logique parce que la décision était politique et visait à réduire la tension après le retrait de la base russe », explique Gia Nodia, un analyste politique.
Pour le Nouvel An, comme d’habitude, les rues d’Akhalkali étaient encombrées de voitures venues de Tbilissi, pleines d’appareils ménagers à échanger contre des pommes de terre. Yegish Sirakanian du village de Gandza, dit qu’il s’y attendait et qu’il était bien content d’avoir été en ville avant pour vendre ses pommes de terre pour de l’argent. « Maintenant, nous avons assez d’argent pour vivre avant que nos garçons ne reviennent ». « Nos garçons », cela veut dire les hommes jeunes de la famille qui, comme d’autres gars du village, sont partis en Russie pour des travaux saisonniers, afin d’aider leurs familles.
La Javakheti est la principale région productrice de pommes de terre et de fromage du pays. Le responsable du secteur agricole de la région, Norik Saakian, explique que la production a augmenté de plus de 10 % chaque année, mais le gros problème est de pouvoir écouler les produits.
Au temps de l’Union soviétique, l’État achetait les produits des fermes collectives. Aujourd’hui, le manque d’acheteurs importants a créé le phénomène du « train des sacs de pommes de terre ». Ce train est un projet social et il ne rapporte rien à la compagnie des chemins de fer de Géorgie.
Les agriculteurs payent 8 lari (4,5 dollars us) pour aller à Tbilissi, et 1,5 lari par sac de marchandises. Quand ils arrivent au petit matin à la gare de Navlugi à Tbilissi, les acheteurs les attendent et le marchandage commence. Le kilo de pommes de terre se vend aux alentours de 25 letri (25 cents).
« Les acheteurs sont les patrons ici, et les gens de chez nous doivent vendre seulement à certaines personnes. Parfois, on leur fait peur et j’essaie d’intervenir. Mais personne ne trafique avec cette mafia », explique Armen Khovanasian, un policier du village de Ninotsminda qui accompagne le train. Quelques heures plus tard, les pommes de terre sont revendues au moins deux fois plus cher sur le marché.
Quand le train quitte Tbilissi il est presque vide, et Mesrop a l’air content. Avec l’argent de ses pommes de terre, il a acheté plusieurs sacs de mandarines pour ses enfants.