Caucasus Reporting Service N° 55
27 octobre 2000
(traduit par Cécile Fisler)
BABAYAN EST TOUJOURS PROVOCANT.
Le procès de son héros national secoue le territoire arménien séparé du
Nagorny Karabakh.
Par Thomas de Waal à Stepanakert (T. de Waal fait actuellement des
recherches pour un livre sur le conflit du Karabakh).
Une minuscule et austère salle d ?audience illuminée par une rangée de lampes
au néon tremblotantes est devenue le centre du procès le plus spectaculaire
que l ?Arménie ait connu récemment. Samvel Babayan, l ?ancien commandant des
forces locales arméniennes pendant la guerre contre l ?Azerbaïdjan est accusé
d ?avoir organisé une tentative d ?assassinat contre Arkady Ghukasian, leader
élu du Nagorny Karabakh.
Ghukasian a été sérieusement blessé en mars dernier lorsque deux bandits
masqués ont pris en embuscade sa Mercedes présidentielle dans le centre de
Stepanakert. Le chauffeur et le garde du corps du président ont également
été gravement blessés par des balles de mitrailleuses.
La fusillade a provoqué un rassemblement énorme de la police dans tout le
Nagorny Karabakh et Babayan a été arrêté avec plus de 100 membres de son
cercle restreint. En avril, Babayan a été officiellement accusé d ?avoir
organisé l ?assassinat dans le but de se saisir du pouvoir dans le territoire
contesté.
Lorsque le procès dans le tribunal municipal de Stepanakert a été ajourné
après quatre semaines et pour une interruption de 10 jours, Babayan lui-même
avait eu peu de possibilités de présenter son cas. Trois autres prévenus
accusés d ?avoir tenté d ?assassiner Ghukasian ont renié leur ancien patron et
ont plaidé coupables mais Babayan a nié toutes les accusations.
Babayan était beaucoup plus qu ?un chef militaire. Alors qu ?il n ?avait encore
guère plus de 20 ans il est devenu le principal organisateur de l ?effort de
guerre arménien au Karabakh. Lorsque l ?accord de cessez-le-feu de 1994 a
marqué la victoire des Arméniens, il était devenu de facto le suzerain de la
région et dirigeait non seulement l ?armée mais également l ?économie locale.
Le procès de cet homme puissant braque les projecteurs non seulement sur le
Karabakh, une région isolée et séparée, mais également sur l ?Arménie.
Ghukasian a déclaré qu ?il souhaitait assister à un « procès équitable et
ouvert » et il s ?est assuré que la salle d ?audience soit ouverte aux
journalistes, aux membres des familles et mêmes aux étudiants en Droit
locaux. Le juge, Suren Alexanian, vétéran du système juridique soviétique a
déclaré qu ?il « s ?agissait d ?un cas extrêmement complexe et déplaisant » qu ?il
avait l ?intention de mener jusqu ?à une conclusion équitable.
Zhudeks Shagarian, l ?avocat de la défense de Babayan est moins positif et a
de nombreuses réclamations à formuler au sujet de l ?enquête ayant précédé le
procès. « Il y a eu de nombreuses violations dès le début. J ?ai vu comment
Samvel a été tabassé pour qu ?il avoue et comment on lui a refusé un
traitement médical ». Cependant il a déclaré être aujourd ?hui davantage
satisfait par le procès lui-même.
C ?est une affaire provinciale dans laquelle la plupart des avocats, des
accusés et des témoins se connaissent. Le jour où j ?ai assisté au procès le
procureur a demandé à un témoin, une femme médecin, de définir sa relation
exacte avec le principal accusé. « Oui, je suis la seconde cousine de
Babayan », a-t-elle concédé. On lui a alors demandé son adresse. « Qui vous a
donné votre appartement ? », a demandé le procureur qui tentait d ?établir si c
?était un cadeau de Babayan.
Les partisans de Babayan disent qu ?il s ?agit d ?un procès politique contre un
homme qui s ?est élevé contre les forces tentant d ?affaiblir le Karabakh ou
de conclure un accord de paix avec l ?Azerbaïdjan. La cinéaste et reporter
Cvetana Paskaleva qui connaît Babayan depuis le début de la guerre doute
sérieusement qu ?il ait tenté de tuer le président. « Lorsque je lui ai rendu
visite peu de temps avant son arrestation, il se préparait pour les
élections parlementaires » (qui ont eu lieu en juin dernier), a-t-elle
déclaré.
L ?ancien conseiller arménien à la sécurité nationale, Ashot Manucharian, a
également témoigné que Babayan et Ghukasian avaient mené des pourparlers de
paix par le biais d ?un intermédiaire peu de temps avant la tentative d ?
assassinat. Il a indiqué que la fusillade était l ??uvre « d ?une tierce
partie » décidée à détruire les deux hommes.
Manucharian pense également que les mêmes forces sont responsables de la
fusillade qui a eu lieu en octobre dans le parlement arménien et qui a coûté
la vie à huit importantes personnalités politiques, dont le Premier ministre
Vazgen Sarkisian.
Ceux plus nombreux qui critiquent Babayan déclarent ne pas être surpris que
la querelle entre les leaders civils et militaires du Karabakh ait atteint
la masse critique. Le président avait démis Babayan de ses fonctions
militaires l ?année dernière. Il avait déclaré que l ?ancien commandant en
chef s ?était transformé de figure héroïque en force instable et dangereuse.
« Nous gardions ce mythe (de Babayan) pour le monde extérieur.
Malheureusement cela n ?a pas marché », a déclaré Ghukasian lors d ?une
interview (ses pieds étaient encore fortement bandés plus de six mois avec
la tentative d ?assassinat) .
A l ?extérieur de la salle d ?audience le procès a ouvert ce qui était jusque
là une société extrêmement fermée et secrète. Des allégations sont faites et
des histoires sont racontées pour la première fois au sujet du règne de
Babayan. Les gens parlent d ?opposants emprisonnés selon ses caprices, du
contrôle qu ?il exerçait sur les importations d ?essence et de tabac et les
budgets d ?aides et ? ce qui est beaucoup plus déplaisant encore - de jeunes
femmes n ?osant pas sortir le soir dans la rue de peur d ?être arrêtées et
obligées d ?avoir des relations sexuelles avec Babayan et des membres de son
cercle.
De nombreux habitants du Karabakh considèrent que ce procès est une « honte ».
D ?autres, comme la députée Zhanna Galstian, expliquent qu ?il s ?agit là d ?un
changement sain. Le Karabakh ne veut être soumis à personne, que ce soit un
étranger ou l ?un d ?entre nous », a déclaré Galstian. « Samvel Babayan nous a
privés de notre initiative, il a rendu les gens esclaves. Si ce procès n ?
avait pas lieu, toutes ces souffrances auraient été vaines ».