La minorité lezgine d’Azerbaïdjan est inquiète : elle risque en effet de n’obtenir qu’un seul siège au Parlement lors des élections du 6 novembre prochain, ce qui augmente le sentiment d’impuissance de ce groupe ethnique. La règle proportionnelle a en effet été abandonnée. La campagne se concentre sur la sauvegarde de la langue et de l’identité des Lezgins, qui ne sont guères favorisées en Azerbaïdjan.
Traduit par Pierre Dérens
Dans la ville de Kusari, essentiellement Lezgin, au nord du pays, la place centrale bourdonne d’activité. Des festivals locaux ont lieu à chaque fin de semaine et, les jours de semaine, les jeunes s’entassent dans les clubs Internet pendant que les personnes âgées assises aux alentour discutent ardemment dans les chaikanas, maisons de thé traditionnelles.
Sur les affiches électorales qui ornent les murs, les candidats promettent des terrains, dans l’espoir de gagner un siège lors du vote à venir. Mais cette fois, un seul d’entre eux sera élu à Kusari.
« Lors de la dernière élection, nous avions deux sièges, mais maintenant il n’y a en a plus qu’un. Comment pourra-t-il représenter tout notre peuple ? », se demande Shamil Ahmedov, 53 ans, soucieux de ce que cette réduction peut entraîner.
D’après le recensement de 1999, les Lezgins sont le deuxième groupe ethnique du pays, après les Azerbaïdjanais. Cette communauté se concentre dans le district nordique de Kusari, où ils sont majoritaires, et dans les régions voisines de Hachmas et de Kuba.
Les statistiques officielles font apparaître qu’il y a 178 000 Lezgins, soit 2 % de la population globale de l’Azerbaïdjan. Cependant, il se peut que le nombre exact soit beaucoup plus élevé. Arif Yunus, expert en démographie, affirme que le chiffre réel est de 250 à 260 000 personnes. À l’époque soviétique, beaucoup de Lezgins dissimulaient leur appartenance ethnique, afin de pouvoir bénéficier des programmes sociaux et éducatifs dont ils se sentaient exclus.
Un peuple divisé par une frontière
Il y a un autre groupe de 204 000 Lezgins dans le sud du Daghestan, la République russe voisine de l’Azerbaïdjan. Après la chute de l’Union Soviétique, les Lezgins ont découvert qu’ils vivaient dans deux États différents, de part et d’autre de la rivière Samur.
Cette année, pour la première fois, on a évoqué la possibilité d’augmenter le nombre de sièges des minorités nationales au Parlement azerbaïdjanais. Mais le gouvernement a fait le choix inverse, ne voyant aucune raison de changer. Selon Vladimir Timoshenko, député russe, le changement proposé aurait véritablement pu améliorer la position des minorités en Azerbaïdjan. « Il est connu de tout le monde que les droits des minorités sont bafoués, mais on parle là de problèmes sociaux qui sont communs à tous ».
Pour l’instant, il y a deux députés Lezgins au Parlement : Asya Manafova qui s’est présentée sur la liste du parti Yeni, majoritaire en Azerbaïdjan, et Gulmet Pirmetov, élu directement dans le district de Kusari.
Mais il y a deux ans, la proportionnelle a été annulée, si bien que maintenant les candidats ne peuvent être élus que dans des circonscriptions à siège unique. Cette disposition diminue de moitié la représentation des Lezgins.
Cette année, de plus, la compétition est plus dure que jamais, avec par exemple 14 candidats Lezgins dans la circonscription de Kusari. « Il s’agit là du nombre le plus élevé jamais atteint pour n’importe laquelle des élections en Azerbaïdjan », précise Vagif Mustafayev, responsable électoral à Kusari. « La lutte pour emporter le siège parlementaire sera terrible. Seront sur les rangs, d’anciens députés et de nouveaux candidats ».
Pléthore de candidats
Asya Manafova et Gulmet Pirmatov ont décidé de se représenter. Madreddin Hajiev, un homme d’affaires local, avait voté Pirmatov la dernière fois, mais il fait la grimace devant les affiches électorales actuelles. « Qu’a-t-il fait pour notre district ? Cinq ans ont passé, et aucune de ses promesses n’a été tenue ». « De plus, il n’a jamais pris la parole au Parlement. Pourquoi voter pour lui, s’il ne sait pas parler pour nous ? »
C’est la première fois que des candidats Lezgins se présentent sur des listes d’opposition. Abdulhalim Ahmedov représente le bloc Azadig (liberté), Nizami Sultanov l’Adalat (justice), et Shakir Magomedov le Parti démocratique du peuple d’Azerbaïdjan.
Toutefois, l’opposition n’avait pas de soutien particulier ces derniers temps à Kusari. Récemment, la communauté Lezgin s’est éloignée d’une activité politique déclarée, surtout à cause des problèmes des années 1990 avec le mouvement sécessionniste,Sadval.
Sadval, qui signifie unité en lezgin, est apparu avec la vague des mouvements populaires qui a déferlé en Union Soviétique au début des années 1990. En 1992, une année après l’indépendance de l’Azerbaïdjan, il y a eu des manifestations des deux côtés de la frontière avec la Russie pour que soit crée une république unifiée, regroupant toutes les régions peuplées de Lezgins en Russie. Les autorités de l’Azerbaïdjan ont interdit le Sadval après l’avoir accusé d’être responsable d’une terrible explosion dans le métro de Bakou.
Depuis, les Lezgins ont évité cette forme d’activisme, et se sont même tenus à l’écart des manifestations publiques en faveur de leur identité ethnique, dans la mesure où les forces de sécurité azerbaïdjanaises encadraient ces manifestations.
Certains problèmes de leur communauté sont communs à d’autres parties de l’Azerbaïdjan, comme la faiblesse des infrastructures, une industrie sous-développée et un manque d’emplois. Mais ils ont aussi leurs préoccupations propres : préserver leur culture, leur histoire et leur langue.
Sauver la langue et la culture
Le lezgin qui n’a aucun rapport avec la langue parlée par la majorité des Azerbaïdjanais, est enseignée comme langue étrangère dans les écoles du Kusari, tout comme le sont l’anglais ou le russe, et le seul manuel disponible vient de Russie et ne correspond pas aux besoins.
Le résultat est que de moins en moins de Lezgins parlent leur propre langue. L’histoire et la culture lezgines ont une longue tradition orale, et Sadegat Kerimova, poétesse populaire et rédactrice en chef du journal en langue Lezgin Samur, voit cette tradition s’amenuiser sous ses yeux.
« La plupart des chansons populaires et des légendes historiques n’ont jamais été écrites. Elles ont été soigneusement transmises de génération en génération. Aujourd’hui c’est devenu une tâche impossible et il n’y a personne de la génération actuelle pour s’en emparer et les faire passer ».
Cependant, Rabiyat Aslanova, vice-présidente de la Commission des Droits de l’Homme du Parlement azerbaïdjanais, prétend que toutes les minorités ethniques sont bien traitées dans le pays. « L’État fait tout ce qu’il peut pour protéger les droits et les aspirations de toutes les nationalités et maintenir leur langue. Le budget prévoit le financement de la publication des livres de classe et d’autres textes littéraires dans les langues des minorités nationales ».
La question de la langue des Lezgins est devenue l’élément clé de la campagne des candidats. D’autres questions plus larges, comme celle de l’emploi ou la construction des routes, semblent moins compter pour les électeurs que la préservation de leur héritage culturel.
Les soucis de Shamil Ahmedov sur la réduction de la représentation parlementaire sont alimentés par le fait que sa fille n’a pas trouvé d’emploi, après avoir achevé sa formation d’enseignante en langue lezgine au Daghestan. « Il n’y a qu’un professeur de lezgin par école et on nous dit que c’est suffisant. Ma fille a fait des études en Histoire et culture lezgines mais le ministère de l’Éducation et l’Académie des Sciences ont refusé de l’aider ».
Rabiyat Aslanova pense qu’il fallait s’attendre à ce que les langues minoritaires soient peu utiles dans la vie professionnelle. « La question, c’est que si tes études sont en langue minoritaire, la seule possibilité de travailler se trouve dans l’enseignement ».
Le directeur de la nouvelle chaîne publique d’Azerbaïdjan vient de dire qu’elle allait commencer des émissions en arménien, mais pour l’instant on ne parle pas d’émissions en une autre langue, en lezgin par exemple. Au Kusari, les gens regardent la TV en lezgin à partir d’émissions venant du Daghestan.
Quant on lui demande s’il y a des projets d’émissions dans d’autres langues que l’arménien, le directeur répond : « nous sommes en train de préparer le terrain pour des programmes en langues minoritaires, pour l’an prochain. Il y aura des émissions culturelles pour les minorités de l’Azerbaïdjan ».