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Tchétchénie : le retour de la polygamie, une solution à la crise démographique ?
Par Asyat Murtazalieva

La polygamie pourrait être une simple réponse au déséquilibre démographique causé par le conflit en Tchétchénie... La population tchétchène compterait en effet 60% de femmes et 40% d’hommes. La publication d’une nouvelle sur la polygamie a relancé le débat sur les mariages multiples dans ce pays à majorité musulmane dont les structures familiales ont été ravagées par la guerre.

L’homme aux trois femmes a fait beaucoup de bruit quand cette nouvelle a été publiée récemment par deux magazines littéraires. « Je n’ai pas voulu publier cette nouvelle pour faire sensation », affirme l’auteur, Aizan Taramova, qui est aussi rédactrice adjointe du journal Vainskh, professeur d’Université et grand-mère. Mais elle ajoute qu’il ne faut pas que les Tchétchènes ignorent le problème de la polygamie.

Certains voient dans la polygamie légale un moyen de faire face au déséquilibre démographique dû à la forte mortalité chez les hommes dans cette région ravagée par un conflit permanent. Pour d’autres, la polygamie est une réponse totalement inappropriée au mode de vie tchétchène d’aujourd’hui et, pour des raisons économiques, les mariages multiples sont rarement une bonne option.

Il est pourtant difficile de trouver un partenaire et de fonder une famille. « J’ai eu de vraies crises de désespoir, avoue Laila, une femme de 43 ans de Grozny qui ne s’est jamais mariée. Je ne pense plus à l’amour, ni à avoir une famille, mais un enfant, un seul me suffirait ». Elle ajoute : « c’est facile pour les non-musulmanes, elles peuvent avoir des enfants sans se marier, même des bébés éprouvettes, mais nous, les femmes tchétchènes, que pouvons-nous faire ? »

Lula Jumalaeva, rédactrice du journal féminin Nana, ajoute que ce sont souvent les femmes les mieux éduquées qui ont le plus de mal à se marier et à avoir des enfants.

Traditionnellement, la rencontre et la sélection du bon partenaire s’effectuaient chez des parents, mais cette pratique a disparu, ce qui est une des raisons de la crise des structures familiales. Les nouvelles manières de rencontrer un partenaire du sexe opposé dans des discothèques ou des fêtes entre amis, courantes dans le reste de la Russie, sont encore considérées comme des pratiques licencieuses en Tchétchénie.

Les années de violence ont aussi coûté cher aux structures sociales traditionnelles. « Pour les Tchétchènes, le fondement traditionnel de la société repose sur la famille. La tragédie que nous vivons depuis plus de dix ans a sérieusement sapé ce fondement. Quand les gens n’ont qu’une idée en tête : survivre, ils ne pensent pas à des choses plus élevées ou à des valeurs spirituelles », commente Aizan Taramova.

Une des causes majeures de cette situation est le grand nombre d’hommes qui ont été tués en combattant les forces russes. « Il y a un grand risque d’effondrement démographique. Selon les résultats d’une enquête que nous avons faite il y a deux ans, la population compte 60% de femmes et 40% d’hommes », explique le psychothérapeute Kyuri Idrisov. À cause de ce déséquilibre, beaucoup de femmes vieillissent seules en rêvant d’une famille et de maternité.

L’écrivain Musa Beksultanov est de ceux qui pensent que la polygamie pourrait être une solution. « Il y a des hommes modernes et aisés qui pourraient devenir polygames. C’est une mesure forcée au nom de la sauvegarde de la nation. Il y a plus de filles à marier que de futurs maris ».

Mails il reconnaît qu’avant même de se poser la question de savoir s’il faut avoir plus d’une épouse, les considérations financières sont un obstacle insurmontable pour beaucoup d’hommes jeunes qui veulent prendre au moins une épouse. « Dans notre village, il y a des dizaines d’hommes jeunes qui ne peuvent pas se marier parce qu’ils n’ont pas de revenu. Ils ne peuvent pas faire assez d’économies pour payer les frais d’un mariage », avoue-t-il.

Pour essayer de résoudre ce problème, l’écrivain a remarqué que des villageois ont accepté de réduire de 500 à 175 dollars la somme qu’un prétendant doit payer en demandant la main d’une femme. Devant de tels obstacles financiers pour fonder une famille, certains ont suggéré que l’État prenne en charge les frais de mariage.

En dehors de ces considérations économiques, beaucoup d’observateurs pensent que la polygamie n’a pas sa place dans la société tchétchène moderne. Pour Kyuri Idrisov, « dans certains pays orientaux, la polygamie pourrait être une solution au manque d’homme. Mais la mentalité tchétchène n’autorise pas ce genre de solution. Les rares cas de bigamie que nous avons ici sont considérés comme des exceptions plutôt que comme la norme ».

Lula Jumalaeva admet que « la société tchétchène n’est pas prête à cette transformation. La première femme qui travaille comme une bête pour tenir la maison et s’occuper des enfants ne va pas voir d’un bon œil son mari prendre une nouvelle femme, jeune et jolie ». D’autre part, elle imagine mal que le gouvernement central à Moscou autorise un changement de loi pour que les hommes prennent plusieurs épouses en Tchétchénie.

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L’Institute for War & Peace Reporting, basé à Londres, est actif dans de nombreuses zones de conflit à travers le monde. Ses activités de formation journalistique et la richesse de ses informations en font un média indépendant incontournable.
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